9/7/2004
Pascal Lamy, Commissaire européen au Commerce
"Pour un partenariat UE-Afrique sur le coton" Forum UE-Afrique
sur le coton Paris, 5 juillet 2004
Madame et monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs,
Nous
sommes réunis aujourd’hui sur un sujet de
préoccupation centrale des pays africains et de l’Union
européenne. Sujet qui vient de pénétrer
récemment sur le terrain du commerce international. En
effet, le coton est aujourd’hui un enjeu de développement
et de commerce pour certains pays. L'un et l'autre sont d'ailleurs
indissociables aujourd'hui, et le cas du coton est emblématique
de cette relation. C'est l'essentiel de mon propos aujourd'hui.
Depuis
que l’ « initiative coton » a été déposée à l’OMC,
par quatre producteurs de coton africains, la Commission européenne
a réagi dans l'esprit du partenariat qui nous lie avec
les pays ACP. Pour l'essentiel, ils nous interpellaient sur le
niveau des prix du coton sur les marchés mondiaux. Nous
avons été d'autant plus sensibles à cette
question que nous réfléchissions depuis longtemps
aux causes et aux conséquences de la baisse et de la volatilité des
prix des matières premières agricoles. Le coton
venait nous donner une raison supplémentaire de nous en
préoccuper.
Nous
sommes parfaitement conscients que ce produit joue un rôle
essentiel pour le développement économique de pays
qui sont parmi les plus pauvres du monde, que cette diminution
du prix du coton a directement affecté et appauvri des
millions de petits producteurs, et qu’il était primordial
de commencer par un cas test. Nous voyons donc dans le cas du
coton une dimension d’urgence dans le cadre d'une stratégie
générale concernant les matières premières
agricoles.
C’est la raison de la mise en place de ce partenariat
Union européenne - Afrique pour le coton.
Ce
partenariat repose sur deux axes complémentaires:
un axe commercial et un axe développement. C'est l’illustration
de notre recherche de cohérence : le commerce est certes
un élément nécessaire mais pas suffisant
pour le développement, ni même pour la croissance économique.
Bien d’autres éléments sont nécessaires
au développement.
En
premier lieu, une volonté de la part des acteurs nationaux
qui se traduise par de bonnes politiques internes. Dans le cas
du coton, quelles sont les stratégies nationales et régionales
qui permettront de redéployer ou diversifier la filière
? Comment renforcer la coordination de tous les acteurs pour
rendre solides et durables ces stratégies ?
En
second lieu, il faut évidemment un soutien de la communauté internationale à ces
efforts internes. La concurrence internationale étant
devenue telle dans le coton, il me semble que l'enjeu est l’accompagnement,
l’adaptation des pays en développement à l’ouverture
commerciale, et l’identification des mesures les plus adéquates à promouvoir
dans notre partenariat financier avec eux.
Je
dis politiques internes, et j'inclus donc ici aussi les pays
développés. L'Europe quant à elle a également
travaillé sur elle-même. Nos engagements de politique
agricole ne sont pas restés lettre morte. Vous le savez,
en avril de cette année, l’UE a adopté, de
sa propre initiative, une profonde réforme de son régime
coton. Elle s’y est engagée alors que la production
européenne ne représente qu’une partie marginale
de la production mondiale (autour de 2 %) et que les soutiens
apportés dans l’UE n’ont pas d’impact
significatif sur les tendances des prix mondiaux.
Qu’attendre, lorsque l’on est Africain, d’une
telle réforme ? Par la recherche d’une meilleure
adaptation de notre système au marché, surtout
une réduction des distorsions des échanges.
La
réforme réduit très significativement
les formes d’aides internes ayant un effet de distorsion
sur les échanges (ce que l’on appelle la boite jaune
et la boite bleue dans le jargon de l’OMC) et donc l’incitation à la
production de coton. Conséquence prévisible : les
agriculteurs baseront leurs décisions de production en
fonction des évolutions du marché, plutôt
qu’en fonction des aides à la production. Ceci aura
des retombées positives sur l’évolution des
parts de marché des producteurs africains.
Un
point doit être ici souligné. Il est évident
que les réformes que peut entreprendre l’UE n’ont
de sens que si tous les pays qui subventionnent leur production
et leurs exportations de coton s’engagent dans la même
direction. L’Europe, je l'ai dit, ne représente
qu’une très faible part de la production mondiale,
elle n’exporte pas de coton et importe sans aucune restriction
ni prélèvement tarifaire le coton des pays les
moins avancés. Notre réforme n’exonère
en rien de l’obligation politique qui pèse sur les
pays développés de réformer leurs politiques
de soutien agricole. C’est bien ce qu’ont convenu
les dirigeants du G8 dans leur récent sommet de juin.
C’est un point politique essentiel.
C'est
ici qu'intervient la deuxième dimension, le volet
commercial. Que rechercher dans ce domaine ? Essentiellement
des disciplines supplémentaires dans les politiques agricoles
des pays développés et une plus grande ouverture
de leurs marchés.
Le
cadre approprié est évidemment la négociation
agricole à l’OMC. A ce sujet, vous n’êtes
pas sans savoir que nous travaillons durement en ce moment pour élaborer
un accord cadre d’ici la fin juillet.
Pour
le cas particulier du coton, la position de la Commission est
très claire et a été réitérée
dans la lettre que Franz Fischler et moi-même avons adressée à l’ensemble
des Etats membres de l’OMC le 9 mai dernier. L’Union
européenne soutient la recherche d'une solution spécifique
au coton. Et il est nécessaire que cette solution fasse
partie intégrante des négociations agricoles, dans
l’intérêt même des producteurs africains
: si le coton est isolé d’une négociation
plus large dans laquelle un équilibre global peut être
trouvé, il me paraît illusoire d’obtenir un
résultat substantiel sur ce dossier. Il faut trouver des
incitants aux autres parties, pour l'essentiel les Etats-Unis,
de manière à ce qu'ils modifient leur politique.
Nous avons là une occasion d'y parvenir dès juillet.
Mais
l'Europe ne se contente pas de déclarations générales.
Nous avons fait des propositions concrètes. Le but : l’adoption
de disciplines appropriées, spécifiques, au cas
du coton. Quelles sont-elles ? Premièrement, nous proposons
que les pays développés éliminent les soutiens
domestiques qui créent le plus de distorsions aux échanges.
Deuxièmement, nous proposons d’éliminer toute
forme de soutien aux exportations dans le secteur du coton. Troisièmement,
nous proposons d’ouvrir entièrement nos marchés
pour le coton des PMA, comme l’a fait l’Europe avec
son initiative « Tout sauf les armes ». Quatrièmement,
tout ceci doit se faire dans un calendrier qui permette de faire
droit à l'urgence de la situation.
Il
nous reste peu de temps pour trouver un accord. Si notre détermination à trouver un accord équilibré pour
tous est réelle, il faudra que tous soient capables des
flexibilités nécessaires. Je sais que nos propositions
ne rencontrent pas entièrement les attentes des pays africains.
Mais si ceci peut vous rassurer, je peux vous certifier qu’elles
n’enthousiasment pas davantage nos amis américains
! Chacun devra donc faire un pas pour réussir à trouver
un accord.
Des éléments extérieurs à la négociation
proprement dite sont intervenus évidemment. Je parle ici
du fameux panel coton initié par le Brésil contre
les Etats-Unis.
Certes,
il ne s'agit que d'une décision de première
instance dont tout laisse à prévoir qu'elle fera
l'objet d'un appel. C'est néanmoins une décision
importante puisque les Etats-Unis ont été condamnés
non pas au titre de disciplines nouvelles qui restent à décider,
mais pour une application fautive des disciplines décidées
il y a dix à la fin de l'Uruguay Round.
La
conséquence que je tire de tout cela est simple :
raison de plus, selon moi, de trouver rapidement un accord au
sein même de la négociation en cours; cet accord
doit être une solution particulière au coton, y
compris en terme de calendrier, au sein de la négociation
agricole. Je l'ai dit à Dakar lors d'une réunion
du G90, je le redirai à Maurice la semaine prochaine dans
une nouvelle réunion du G90.
Pour
conclure, ce forum illustre la volonté résolue
de l’Union européenne d’établir un
dialogue ouvert et constructif avec nos partenaires africains.
Au nom de la Commission européenne, je remercie le gouvernement
français, dont chacun sait qu'il a suivi cette affaire
de très près depuis le début, d’en être
l’hôte.
Ces
deux jours illustrent aussi les efforts déployés
par l'Europe, dans un laps de temps relativement court, pour
proposer une réponse adaptée aux demandes légitimes
exprimées à Cancún.
Les éléments de réponse vous sont proposés.
L’objectif principal de ce forum est d'en discuter, tester,
améliorer les propositions et si possible de valider notre
approche. Nous aimerions ainsi ressortir de ce forum avec une
stratégie commune pour sa mise en œuvre.
Notre
ambition conjointe doit être que ce partenariat
ne soit pas une réaction à un effet de mode ou
de mobilisation, mais qu’il s’inscrive dans la durée.
Qu'il agisse tant sur les politiques internes que sur le commerce;
qu'il engage les politiques nationales des pays en développement
comme des pays développés; et qu'il assure que
l'ouverture commerciale agisse en faveur des pays en développement
par une asymétrie des efforts. C'est donc une mobilisation
de longue haleine.
J’en termine ici et vous propose d’ouvrir maintenant
cette première étape d’un processus, certainement
long et semé d’embûches, de recherche d’un
re-développement des filières cotonnières
en Afrique.
Je
vous souhaite de fructueuses discussions. Nous les intègrerons
dans nos travaux à venir pour répondre de manière
plus précise encore aux préoccupations africaines.
Merci de votre attention.